vendredi, 02 mai 2008

La Symphonie du loup, Marius Daniel Popescu

772533361.jpg« Les âmes des vivants et les âmes des morts sont de douces marionnettes. La chose la plus extraordinaire est que tu as compris que les marionnettes se font bouger les unes les autres. Chaque marionnette fait fonctionner d’autres marionnettes et ainsi de suite. Il n’y a pas de marionnettes sans importance pour les autres marionnettes. Tu as compris que tu es aussi une marionnette et tu cherches non pas à t’affranchir de l’état de marionnette, chose impossible, mais à ne pas utiliser cet état de fait et à le laisser s’atrophier par manque d’exercice. Chaque fois que la marionnette qui est en toi veut s’exprimer, tu t’abstiens de prendre position, tu t’éclipses, tu te retires, tu n’interviens pas et la marionnette se meurt dans sa soif inassouvie. »
Marius Daniel Popescu
La Symphonie du loup
José Corti, 2007

 

1890235781.jpgVoici un livre surprenant et qui annonce la naissance d’un écrivain.
Marius Daniel Popescu est roumain de naissance (1963) et il vit en  Suisse aujourd’hui. Il écrit en Français. Pour l’anecdote, il est chauffeur de bus à Lausanne quand il n’écrit pas, mais je l’imagine très bien écrire à chaque terminus, le carnet sur le volant.
Il a obtenu le Prix Robert Walser pour ce premier roman.
La Symphonie du loup est composée de 146 mouvements, sans chapitre, coulée d’un bloc mais animée de variations et de changements de gammes assez détonnants.
Dès l’ouverture sur la mort accidentelle du père on est saisi par une densité d’écriture assez prodigieuse, proche souvent de la transe chamanique, ou du rythme des prédicateurs dans les parcs londoniens. Mais Popescu n’a rien à vendre si ce n’est son humanité joyeuse même dans les pires moments.
Le souffle qui anime cette symphonie semble inépuisable, tournant d’un narrateur l’autre, éclairant les jours d’une vie simple sur terre, entrelaçant  « je », « tu », « il », afin d’atteindre à une réelle universalité complexe, vive, rugueuse et joyeuse.
La Roumanie, la dictature roumaine, est le décor de ce roman bouillant, passionné et passionnant, vif, enthousiaste, qui nous montre un personnage tour à tour petit-fils, fils et père dans une Europe en devenir, avec les langues et les cultures en partage pour construire une terre possiblement vivable où demeure le doute, où le suicide est possible certes, mais où une solution est toujours envisageable tant que l’on a envie de vivre d’un rien, d’un rire et d’un souffle léger sur la joue.
Il faut lire cette Symphonie du loup parce que les livres indispensables sont devenus rares comme un jour sans Sarkozy.

 


PS : Malgré ce grand livre le blogueur est fatigué, plombé, il va donc se reposer, si possible, pour une durée indéterminée.

mercredi, 30 avril 2008

Papillons de mots sur le site d’Emmanuelle Pagano

“ Sophie Chambard a une drôle de manie d’art : elle met des faux papillons en boîte. Papillons de papier, papillons de mots.

Il y a quelque temps, son mari lui a donné une image du manuscrit des Mains gamines téléchargée chez Armand Dupuy, et, comme elle avait aimé Les Adolescents troglodytes, elle en a fait des papillons… ”

 

PapillonsSophie1.jpg

 
La suite sur http://lescorpsempeches.net/corps/?p=249

mercredi, 23 avril 2008

Alain Veinstein

1674955260.jpg« Quand j’avais une journée devant moi, je me croyais habile à embrasser l’étendue, à écrire sous la menace, à vivre dans la peur… J’aimais une enfance pour écrire mon amour… J’ai dû écrire le mot deux ou trois fois, sans peur… Un peu de mort, sans peur, renforçait mes phrases… J’aurais voulu écrire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne sous un nom… »
 
55454525.JPGAlain Veinstein
Ébauche du féminin
Lithographies de Claude Garache
Coll. Médiane, Maeght éditeur, 1981

lundi, 21 avril 2008

Emily Jane Brontë

FORT JE RESTE,
AYANT SOUFFERT

2132735231.jpg « Fort je reste, ayant souffert
Haine, colère et dédain ;
Fort je reste et ris de voir
Leurs assauts livrés en vain.

J’abjure, Esprit de maîtrise,
Les mesquines voies humaines !
J’ai le cœur et l’âme libres :
Fais-moi signe, et je te suis.

Sache-le, sot insincère
Qui méprises le dédain,
Ton âme passe en bassesse
Les plus vains d’entre les vers.

Dans ton fol orgueil, poussière,
M’oses-tu prendre pour guide ?
Je veux être avec les humbles,
Les hautains ne me sont rien ? »
novembre 1837

Emily Jane Brontë
Poèmes
Traduit de l’anglais par Pierre Leyris
Poésie/Gallimard, 1963

samedi, 19 avril 2008

John Keats

« CETTE MAIN VIVANTE, À PRÉSENT CHAUDE ET CAPABLE »


« Cette main vivante, à présent chaude et capable
D’une étreinte fervente, ne manquerait, serait-elle froide
Et dans le silence glacial de la tombe,
De hanter tant tes jours et tant transir les rêves de tes nuits,
Que tu souhaiterais ton cœur tari de sang
Pour qu’en mes veines à nouveau puisse la vie rouge affluer,
Et toi calmer ta conscience. Regarde, la voici
Vers toi, vers toi je la tends. »1517300839.jpg

 

 
John Keats
Seul dans la splendeur
Traduit de l’anglais
et présenté par Robert Davreu
Coll. Orphée, La Différence, 1990

vendredi, 18 avril 2008

David Gascoyne

CHAMBRE D’HÔTEL*

« Lorsque la lueur d’un triste dimanche,
Glissant à travers la pluie, argentait
    La pierre grise de la ville,
Couchés côte à côte, sans une parole,
Au-dessus des quais pavés de cette île
Qu’entourait le flot en crue de la Seine,
    Nous contemplions fixement
Un plafond aride et blanc — comme si
Nous étions pour toujours ensevelis
    Au fond d’un chagrin taciturne.

Et quand, à la fin, j’ai tenté de prendre
Ta main dans ma main, et de t’incliner,
    Visage étranger, vers mes lèvres,
Tu as quitté d’un bond le lit, tu as
Traversé la chambre et, debout, longtemps
Regardé sous le rideau de la vitre
    Les platanes qui se penchaient
Pour interroger comme toi le fleuve,
Question sans réponse et tout aussi vieille
    Que l’infortune de la terre. »   

1418073011.2.jpgDavid Gascoyne
Miserere
Traduit de l’anglais par Jean Walh,
Jean-Jacques Mayoux, Armand Guibert,
Yves de Baiser, Jean Mambrino, Pierre Leyris,
Pierre Ostev Soussouev, David Kelley,
François Xavier Jaujard*, Paul Le Jéloux
Postface de Robin Skelton
traduite par Michèle Duclos
Granit, 1989

jeudi, 17 avril 2008

William Shakespeare

988896814.jpgSonnet LXVI
 
« Lassé de voir, je crie, vers la mort reposante : voir le mérite né en état mendiant, voir la chose de rien jovialement accoutrée, voir la plus pure loyauté trahie méchamment,
Voir les honneurs dorés honteusement placés, et la vertu des filles violées grossièrement, voir la juste perfection injuste dégradée, et voir la force par voie boiteuse évincée,
Voir l’art fermer la bouche sous l’autorité, et la doctorale folie donner ses ordres au talent, et la simple vérité passer pour stupidité, voir le Bien captif, au service du Mal, commandant.
Lassé de voir — je voudrais m’en aller — si ce n’est que mourir laisserait seul l’aimé. »
William Shakespeare
Sonnets
version française de Pierre Jean Jouve
Mercure de France, 1969, rééd. Poésie/Gallimard, 1975

mercredi, 16 avril 2008

Tom Raworth

TOUT UN COUP



25008304.2.jpg« l’alphabet se demande
ce qu’il devrait faire
le papier se sent inutile
les couleurs perdent leurs nuances

pendant que toutes les notes de musique
ne jouent plus qu’en bleu

au bout du lac
un peuplier lombard
ombre la terre
parsemée de duvet de cygne

voilant la rumeur
de la route du sud

au dessus dans le ciel de nuit
éparpillées au hasard
les étoiles cessent leur mouvement
les coquelicots ne dansent pas

dans l’herbe immobile le long
du chemin personne ne marche »
Tom Raworth
Cat Van Cat
traduit de l’anglais collectivement par le Comptoir 4
cipM – les Comptoirs de la Nouvelle B.S., 2003